Par Augustin Werner
23/01/2026
J'ai récemment découvert Arthur Keller - ingénieur systémicien - dans une rediffusion d'une de ses conférence. Maintenant je vois régulièrement des extraits de lui passer sur une chaîne youtube que j'apprécie particulièrement : éthique et tac.
Il m'a inspiré à parler du problème concret : sur quoi repose, aujourd’hui, la capacité d’un territoire — et des individus qui y vivent — à satisfaire ses besoins essentiels dans un contexte instable. Je ne veux pas parler, ni d’un scénario catastrophe, ni d’une posture morale. Mais je veux approfondir la notion de sécurité générale des territoires, telle qu’elle est formulée par l’ingénieur Keller.
Elle offre un cadre pertinent pour poser cette question. Elle ne renvoie pas à la sécurité policière ou militaire, mais à la robustesse matérielle et organisationnelle d’un territoire face à des perturbations répétées.
Pour beaucoup, l’entrée dans ce questionnement ne s’est pas faite par les chiffres mais par un sentiment que j'ai également vécu : la sensation diffuse que « quelque chose ne tient pas ». Cette intuition n’est ni isolée ni irrationnelle. Elle est documentée et partagée.
Les enquêtes d’opinion montrent un sentiment croissant de vulnérabilité face à l’avenir : le Future Risks Barometer d’Ipsos met en évidence une perception accrue des risques systémiques ; le Baromètre de Santé publique France indique une perception élevée des risques environnementaux ; 43 % de la population mondiale se déclare très préoccupée par le changement climatique selon Ipsos ; et le Global Risks Report du World Economic Forum souligne une anticipation majoritaire d’un monde plus volatil et plus incertain dans les années à venir.
Ces données ne disent pas ce qui va arriver. Elles indiquent que l’idée d’un avenir matériel moins stable est devenue un fait social partagé. À partir de là, la question n’est plus seulement écologique ou politique : elle devient une question de sécurité.
L’objectif de ce texte est double : exposer les raisons objectives pour lesquelles cette inquiétude est fondée, puis présenter la sobriété non comme une vertu, mais comme une stratégie rationnelle d’adaptation.
En cas de perturbation prolongée (énergie, logistique, climat), quels besoins quotidiens deviendraient immédiatement problématiques ?
Les sociétés industrielles se sont construites sur une hypothèse implicite : la disponibilité durable d’une énergie abondante, bon marché et pilotable. Cette hypothèse est inscrite dans les fondements de l’économie classique et néoclassique, notamment chez Jean‑Baptiste Say, pour qui les ressources naturelles n’entraient pas dans le champ des contraintes économiques.
Cette hypothèse s’est révélée opérante dans un contexte historique précis. Elle devient fragile dès lors que l’on raisonne à long terme.
Dès les années 1970, les travaux de Donella et Dennis Meadows pour le Club de Rome ont montré qu’une croissance matérielle infinie est incompatible avec un monde fini. Ce diagnostic ne repose pas sur une prédiction, mais sur des relations structurelles entre population, production, ressources et pollution.
Parallèlement, des économistes hétérodoxes comme Nicholas Georgescu‑Roegen ont montré que l’activité économique est un processus entropique : elle transforme irréversiblement de l’énergie et de la matière. Des travaux ultérieurs, notamment Accounting for Growth, indiquent que l’énergie utile explique une part déterminante de la croissance économique observée, bien davantage que les facteurs habituellement mis en avant.
Les institutions elles‑mêmes convergent aujourd’hui vers ce constat. Le GIEC souligne l’absence de découplage absolu observé entre croissance économique mondiale et consommation énergétique. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que les gains d’efficacité sont historiquement compensés par l’augmentation des volumes consommés.
Autrement dit : l’économie n’est pas autonome. Elle dépend de flux physiques contraints.
Ces flux s’inscrivent eux‑mêmes dans des limites planétaires. Les travaux sur le « safe operating space for humanity » montrent que plusieurs seuils critiques — climat, biodiversité, cycles biogéochimiques, sols — sont déjà dépassés. Cela ne signifie pas un effondrement immédiat, mais une augmentation des risques systémiques : instabilité climatique, tensions agricoles, conflits d’usage sur l’eau et les ressources.
Dans ce contexte, supposer que l’énergie et la matière resteront durablement abondantes, bon marché et pilotables constitue un pari risqué.
Quelles pratiques seraient remises en cause si l’énergie devenait plus chère, intermittente ou rationnée ?
Un second facteur de fragilité tient à la complexité croissante de nos systèmes techniques et organisationnels.
Les travaux de Joseph Tainter montrent que les sociétés complexes résolvent leurs problèmes par une complexification continue, jusqu’au moment où le coût marginal de cette complexité dépasse les bénéfices.
Chaînes logistiques longues, spécialisation extrême des compétences, infrastructures centralisées, technologies peu réparables localement : ces choix ont permis des gains d’efficacité considérables en régime stable. Ils réduisent en revanche les capacités d’adaptation locale en cas de perturbations.
"Qu'est-ce que l'outil va faire de moi", se demande légitimement Ploum dans un de ses billets. La question doit être posée pour tout outil. Elle se pose pour l'IA, pour les écrans tactiles et les réseaux sociaux, mais se pose également plus largement sur le système que nous créons et qui nous fait vivre. Il est indéniable qu'il est formidable et qu'il permet à une grande partie d'entre nous d'accéder à ce que d'autres ont pu rêver dans le passé. Mais comme tout, on peut le perfectionner, et si c'est un formidable outil pour atteindre nos objectifs, peut-être qu'il ne fait pas spécialement de nous des gens davantage capables et autonomes.
Cette perte de capacité d’adaptation transforme une dépendance acceptable en vulnérabilité critique. Tant que les flux fonctionnent, la dépendance est invisible. Lorsqu’ils sont interrompus ou renchéris — chocs énergétiques, crises géopolitiques, événements climatiques — elle devient un problème immédiat.
La question centrale devient alors : de quoi dépend concrètement la satisfaction de nos besoins vitaux ?
Combien d’étapes, d’acteurs et de technologies sont nécessaires pour satisfaire un besoin simple ?
Que puis-je réparer, comprendre ou adapter moi-même ?
Dans ce cadre, la sobriété peut être comprise comme un choix rationnel.
Elle ne consiste pas à se priver, mais à réduire volontairement l’exposition à des dépendances vulnérables. Trois leviers principaux peuvent être identifiés :
Réduire les besoins incompressibles afin de diminuer l’exposition aux pénuries et aux hausses de prix ;
Simplifier les systèmes techniques pour limiter les points de rupture et augmenter la réparabilité ;
Relocaliser partiellement certaines fonctions vitales afin de renforcer l’autonomie individuelle et collective.
Ces pistes sont documentées par de nombreux travaux : sur la résilience territoriale (Servigne, Stevens), sur la sobriété énergétique (The Shift Project), ou encore sur les limites historiques du technosolutionnisme (Fressoz).
La sobriété n’implique ni un retour à un passé idéalisé, ni un repli individualiste. Elle suppose au contraire des collectifs locaux plus solides, des savoir‑faire partagés et des choix adaptés aux réalités de chaque territoire.
Il n’existe pas de modèle universel. La sobriété n’est pas une doctrine, mais un chemin.
Ce blog n’a pas vocation à prescrire, mais à documenter : comprendre les contraintes réelles, identifier les dépendances critiques, et expérimenter des formes d’autonomie choisies, concrètes et reproductibles.
Quels besoins pourraient être satisfaits différemment, localement ou collectivement ?
Elle ne promet pas l’effondrement, ni ne l’annonce comme souhaitable.
Elle part de l’hypothèse de perturbations plausibles, pas de certitudes apocalyptiques.
Elle ne moralise pas les comportements individuels.
Elle analyse des contraintes systémiques et propose des adaptations fonctionnelles.
Elle ne repose pas sur l’ascétisme ou la privation.
Elle cherche une meilleure adéquation entre besoins réels et moyens disponibles.
Elle ne suppose pas l’autarcie ni le repli sur soi.
Elle renforce la dépendance au collectif local, pas l’isolement.
Elle ne remplace pas l’action politique ou collective.
Elle réduit une exposition individuelle au risque sans prétendre résoudre le problème global.
Elle ne nie pas la technique ni la science.
Elle questionne leur usage, leur échelle et leur réparabilité.
Elle ne fournit pas de modèle universel.
Elle s’adapte aux territoires, aux ressources et aux trajectoires individuelles.
Elle ne garantit ni confort permanent ni sécurité absolue.
Elle vise une robustesse relative dans un monde incertain.